LUGONES (L.)


LUGONES (L.)
LUGONES (L.)

Lugones est considéré, avec Darío, comme l’un des plus grands poètes hispano-américains du début du XXe siècle, à l’âge d’or du mouvement moderniste (el modernismo ). Le modernisme, tout en reconnaissant ses dettes envers les symbolistes français, est la première tentative sérieuse pour promouvoir une littérature originale qui échapperait enfin à l’imitation servile des modèles européens. Lugones adhère d’enthousiasme au mouvement, et sa poésie s’y exprime avec un bonheur certain. Mais cet homme aux énergies intellectuelles considérables ne se contente pas d’être poète d’une école, aussi prestigieuse soit-elle. Il répond à toutes les sollicitations de son temps: il pratique tout à la fois le journalisme, les sciences occultes et naturelles, la recherche historique, l’enseignement et, surtout, la politique. C’est à cette dernière activité qu’à partir de la quarantaine il va consacrer le plus clair de son temps, menant un combat douteux qui lui vaudra de solides inimitiés. La vie de Lugones est, d’après Borges, «l’histoire d’un homme solitaire, orgueilleux et courageux dont les livres éveillèrent l’admiration mais non point l’affection, et qui est mort, peut-être, sans avoir écrit le mot qui l’aurait exprimé».

Un «poète socialiste»

Leopoldo Lugones naît à Villa María del Río Seco, petit village colonial de la province de Córdoba en Argentine, dans une vieille famille «créole». Enfant prodige, lecteur vorace, il compose très tôt des poèmes qu’il déclame en public avec une grande éloquence. À dix-huit ans, il entre dans le journalisme, profession qu’il exercera jusqu’à sa mort, et il dirige un journal anticlérical et anarchisant El Pensamiento libre (La Libre Pensée ). En 1895, il participe à des grèves d’étudiants, organise l’action directe contre le pouvoir établi et fonde un centre socialiste. Ses dons de poète et d’orateur commencent à être connus et, en 1896, ce «libéral rouge, subversif et incendiaire» s’installe à Buenos Aires: il entre au grand quotidien La Tribuna et fonde le journal socialiste La Montaña .

C’est à ce moment-là que se situe sa rencontre décisive avec Rubén Darío, pape de la nouvelle chapelle poétique, le modernisme. Lorsqu’en 1897 Lugones publie Las Montañas del oro (Les Montagnes de l’or ), Darío salue l’événement et consacre ce jeune «poète socialiste» qui apparaîtra, un temps, comme le chef de file de l’avant-garde littéraire argentine. Pourtant, que ce soit dans ce recueil ou dans les suivants: Los Crepúsculos del jardín (1905, Les Crépuscules du jardin ), Lunario sentimental (1909, Lunaire sentimental ) et Odas seculares (1910, Les Odes séculaires ), le «socialisme» n’apparaît guère. Comme tous les poètes modernistes, Lugones réagit contre le débile et insipide romantisme espagnol. La haute idée qu’il se fait de la poésie le conduit à donner la primauté absolue à la forme et à réaliser des prouesses techniques. Il taquine le vers plus souvent que la Muse. Un lexique fastueux et inouï, une métrique spectaculaire et sonore, une rime opulente font de son œuvre poétique une éblouissante machine quelque peu hiératique dont les lignes sont rarement déplacées par l’émotion.

Lugones a la passion des formes poétiques et des nobles vertus du langage. Il s’enthousiasme également dans des domaines aussi divers que l’érudition et la politique. Petit fonctionnaire des Postes, inspecteur de l’Instruction publique, chercheur scientifique à ses heures, journaliste, il trouve encore le temps d’imaginer des contes de science-fiction (Las Fuerzas extrañas , 1906, Les Forces étranges ) et de se retremper aux sources de la littérature et de l’histoire de son pays. Se succèdent alors: El Imperio jesuítico (1904, L’Empire jésuitique ), La Guerra gaucha (1905), Historia de Sarmiento (1911) et El Payador (1916, Le Troubadour de la Pampa ). Parallèlement, il découvre et cultive la Grèce antique: El Ejército de la Iliada (1915, L’Armée de l’Iliade ), Las Industrias de Atenas (1919, Les Industries d’Athènes ), Estudios helénicos (1924, Études helléniques ). C’est dans cet intérêt croissant pour la réalité nationale et pour les valeurs de la civilisation hellène qu’il faut chercher les raisons profondes du changement politique radical qui s’opère chez Lugones autour de 1920.

L’heure de l’épée

Entre 1906 et 1924, Lugones effectue plusieurs voyages en Europe. En 1913 et 1914, Til dirige à Paris la Revue sud-américaine . Lors de la Première Guerre mondiale, il prend parti pour les Alliés et publie Ma Belligérance (1917). En 1924, à la Société des Nations, il est reçu comme membre de la commission de Coopération intellectuelle. Bergson, qui préside cet organisme, accueille le même jour l’écrivain argentin et un savant allemand qui avait déjà fait beaucoup parler de lui: Albert Einstein. Il semblerait, d’après ces faits, que Lugones fût un adepte de la démocratie occidentale. Il n’en est rien.

En 1913, Lugones parlait déjà des masses populaires majoritaires comme d’une «force bestiale», et pour lui, le suffrage universel n’était qu’une tromperie, «un sarcasme byzantin». Il manifeste ensuite son admiration pour Mussolini en qui il voit un purificateur, un nouveau Cromwell. Très vite, pour éviter les pernicieuses influences populistes et xénophiles, il prône le recours à un nationalisme militariste. Ses anciens amis socialistes s’en prennent alors violemment à ce «kolosse (sic ) de la pensée» et dénoncent «la crise mentale d’un poète bureaucratique [...] à l’idéologie si barométrique et mouvante». Lugones n’en a cure et, lors d’un voyage au Pérou, en 1924, il proclame que «vient de sonner l’heure de l’épée». Il appelle de ses vœux le grand chef qui sauvera l’Argentine. Mis à part quelques poèmes et contes, et un roman décevant El Ángel de la sombra (1926, L’Ange de l’ombre ), Lugones met ses talents d’écrivain et de journaliste au service d’un nationalisme autoritaire qu’il définit dans La Organización de la paz (1925), La Patria fuerte (1930, La Patrie forte ), Política revolucionaria (1931), La Grande Argentina (1931), El Estado equitativo (1932, L’État équitable ). Il devient naturellement le maître à penser des éléments putschistes de l’armée, et, en septembre 1930, il participe activement au coup d’État du général Uriburu qui met fin pour longtemps au régime de démocratie parlementaire en Argentine.

Lugones, qui ne nourrit aucune ambition en politique, est rapidement déçu par le nouveau gouvernement «révolutionnaire» qu’il a tant aidé à installer. Sans rien renier de ses idées, il prend peu à peu ses distances et répond de moins en moins aux attaques dont il est l’objet. Gagné peut-être par la lassitude, il s’enferme dans une amère et studieuse solitude. Il s’intéresse au Moyen Âge, revient à une poésie de veine populaire avec des œuvres qui seront publiées après sa mort sous le titre de Romances del Río Seco (1938), et entreprend un essai historique sur le général Roca, qui restera inachevé. Le 18 février 1938, pour des raisons mal connues, il s’empoisonne au cyanure dans une guinguette des bords du Río de la Plata. Cinq années plus tard, paradoxalement, le peuple argentin, cette «force bestiale», portait au pouvoir un homme fort, Juan D. Perón, qui avait fait ses premières armes politiques en Italie, au temps de Mussolini.

Lugones est le mal-aimé des lettres argentines. On admire en lui l’écrivain né, son œuvre considérable, ses connaissances, la conscience extrême qu’il apporte dans tout ce qu’il fait. Mais on le juge austère, rébarbatif, quand on ne fait pas intervenir les étonnants avatars politiques de l’homme public dans l’appréciation de son œuvre littéraire. C’est pourtant cet homme d’une honnêteté intransigeante qui disait: «Je revendique le droit humain à la faiblesse et à la contradiction [...]. Je suis un philosophe libre et j’apprécie avec sympathie les efforts généreux vers un idéal quel qu’il soit [...]. Entre mes sentiments et mes convictions, je choisis mes sentiments. Un ami compte pour moi plus qu’un principe, et une vie, aussi imparfaite soit-elle, plus qu’un programme philosophique.»

Encyclopédie Universelle. 2012.

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